Vie de châteaux

Ce sont les portraits présumés de Charles-Pierre Savalette de Magnanville et de Marie-Émilie de Joly de Choin.
C’est par son alliance avec la donataire universelle d’Anne-Claude-François de Joly de Choin, gouverneur de la ville de Bourg, que le seigneur de Magnanville devint propriétaire de la terre de Langes[1]. Il en fut le dernier seigneur baron puisque cette terre fut vendue par lui le 3 messidor An III, soit le 21 juin 1795, à un certain Pierre-Frédéric Courvoisier Sandoz, originaire du Locle (comté de Neufchâtel en Suisse)[2].
Dès 1751, la terre de Langes avait été administrée par notre sieur de Magnanville, en tant que maître des droits de son épouse. Ses titres étaient alors ceux de chevalier, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de justice, finance et police en la généralité de Tours (ADA, 3E 296).
Mais qui était ce seigneur lointain, richement doté, originaire de la région parisienne ?
Si sa famille était de basse extraction, nous savons que son père, Charles Savalette, à la suite d’heureuses spéculations, avait amassé une assez jolie fortune. Il obtint la charge prestigieuse et lucrative de garde du Trésor royal et fit rebâtir le château de Magnanville (dans l’actuel département des Yvelines). Château détruit depuis mais dont le faste étonna les contemporains : bâti en belles pierres de taille, sa façade de dix-neuf croisées, une cinquantaine d’appartements meublés, un salon de musique où M. Boucher avait peint les Quatre Saisons, son parc, ses avenues, ses jardins français, son vaste parterre avec la Seine se présentant de face[3]. Tout concourait à en faire un lieu de plaisirs et l’on comprend dès lors que ce palais, digne d’un souverain, ait mis à mal la fortune de Savalette père. Le château de Sully, construit également par l’architecte François II Franque, en donnerait-il quelque idée ?


(Château de Sully)
Ne pouvant pas non plus, apparemment, faire face aux dépenses d’entretien du château, notre seigneur de Magnanville, qui avait hérité, à la mort de son père, du titre de garde du Trésor royal, revendit Magnanville et alla s’installer, en tant que locataire, dans cet autre château dit de la Chevrette (auj. cne de Deuil-la-Barre, dans le département du Val d’Oise). Château détruit lui aussi mais ô combien somptueux lui aussi. Pour l’anecdote, des personnalités telles que Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot y avaient séjourné.

(Château de la Chevrette)
Après la mort de son épouse (survenue en 1776), le baron de Langes paraît y avoir coulé des jours paisibles en compagnie de ses deux filles, y assouvissant sa passion pour le théâtre. Aussi bien, sous l’ère des Savalette de Magnanville, soit de 1764 à 1780, le château était-il devenu un lieu estimé du théâtre français. L’on y aurait donné la première adaptation française de Roméo et Juliette. Notre seigneur baron fut même acteur (ainsi que sa fille) en son théâtre et l’auteur d’une pièce intitulée Les Orphelines, laquelle, pour avoir été fort appréciée en son temps, nous demeure toujours inconnue[4].
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Concernant la gestion de ses domaines en Bresse, le seigneur lointain de Magnanville était représenté localement par divers officiers publics mais l’on sait qu’il fit tout de même quelques séjours dans l’ancienne patrie savoyarde. Des contrats notariés furent ainsi passés au château de Langes, en sa présence, les 28 septembre 1757 et 9 octobre 1767.
Séjours sans doute fort brefs. Des minutes établissent qu’il était présent à Cras, au château, les 13 (après midi) et 14 juillet (avant midi) de l’année 1751 mais logeant dès le lendemain à Bourg, dans la maison du notaire Cabuchet et, le 18, toujours dans la maison du dit notaire de Bourg, fut reçu un contrat de grangeage pour le domaine dit de la Basse-Cour du château de Langes, en présence du seigneur Savalette et des fermiers venus de Cras. Notre intendant de Tours ne dut pas s’éterniser plus que de raison à Langes, modeste masure en briques, à pans de bois et torchis. Tel hôtel particulier de Bourg ne valait-il pas mieux pour y loger ? Quel contraste enfin entre un si méchant manoir – dont tout porte à croire qu’il ne devait pas être à l’époque très fringant – si tant est qu’il l’eût jamais été par le passé – et la pierre de taille de la Chevrette, ses salons, sans parler de la conversation des dames de la cour et de la ville !
Il n’en reste pas moins que, et c’est par là que nous en revenons à notre histoire toute locale, tous ces revenus de ses domaines bressans (et d’ailleurs), qu’ils fussent en argent ou en nature – à savoir des pigeons, des chapons, des poulardes et des canards gras, sans parler des livres de beurre cuit ! –, tous ces revenus, chiffrés et traçables à travers nos contrats de grangeage, n’avaient pas peu contribué à assurer à notre gentilhomme une vie confortable, comme à garnir ses tables, à régaler ses hôtes.
Certes, nous ignorons tout de son train de vie, lequel devait être toutefois dispendieux, à commencer par le prix de location du château de la Chevrette.
Le dernier seigneur baron de Langes avait vendu le château paternel de Magnanville au prix de 800 000 livres (augmenté de 100 000 livres pour l’ameublement). Et puis, outre la vente de quelques domaines bressans, des rentes en numéraire affluaient de toutes parts.
Pour avoir quelque idée de ses revenus domaniaux qui, cumulés, devaient constituer d’assez jolies sommes d’argent, reportons-nous au seul bail général de la baronnie de Langes qui, le 18 juin 1775, fut passé aux fermiers généraux Riche et Charnay pour 9 ans et pour la somme de 11500 livres (pour chacune les trois premières années) et de 16000 livres (pour chacune des six années suivantes). En outre, les dits fermiers promettaient un envoi à Paris, à l’adresse du seigneur[5], chaque semaine depuis la Saint-Martin jusqu’au premier avril de chaque année (pendant la durée du bail), de trois poulardes et un chapon[6].
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Un fils et deux filles provinrent du mariage de notre seigneur baron avec Marie-Émilie de Joly de Choin (en qui faillit la lignée). Ce fils, Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes, qui s’était fait un nom dans la franc-maçonnerie parisienne, soutien fervent des idées de la Révolution et, au passage, aide de camp de Lafayette, fit peut-être fondre davantage la fortune de son père, sa réputation de fils prodigue étant assez solidement établie – ce fils mourut (apparemment) la même année que son père. Or quelque deux années auparavant, on l’a dit, soit le 21 juin 1795, le père avait fini par vendre, la dernière, sa terre de Langes, au prix de 3 millions en assignats.

(Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes)
Qu’advint-il de la fortune des père et fils Savalette ? Eut-elle à pâtir de la déflation, brutale, consécutive à la démonétisation à laquelle avait procédé le Directoire aux fins d’assainir la situation monétaire ? Il importerait d’investiguer plus avant car il reste de nombreuses zones d’ombre dans cette histoire. À commencer par l’existence d’un autre fils, naturel celui-ci, qui pourrait bien avoir défrayé la chronique.
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Pour finir, remontons un peu le temps, à la date du 9 octobre 1767, et transportons-nous en imagination dans le château de Langes. Jean Vasselon, notaire royal et curial de la baronnie, en présence de deux témoins, après lecture d’un contrat de résiliation de bail passé entre le seigneur Savalette de Magnanville, présent, et ses fermiers du domaine de Lépinet – les époux Claude Blanc et Marie Charnay (ainsi que leur fils Claude) –, enquiert nos parties et témoins de signer, les dits fermiers ne le pouvant pas le moins du monde pour ne savoir écrire (selon la formule consacrée).
Cet après-midi-là, deux mondes s’étaient rencontrés. D’une part, un seigneur étranger, alluré, songeant peut-être, à l’étroit dans ces murs finissant de décrépitude, à son théâtre lointain, à ses fastes, à l’élégance des dames et aux raffinements de leur conversation. De l’autre, d’humbles fermiers qui, gênés aux entournures, dans leurs petits sabots, reçus au château de la baronnie, avaient vu, de leurs yeux vu, en personne, Monsieur le Baron, le seigneur justicier.
Nous donnerions cher pour connaître les pensées qui furent les leurs, à l’aller comme au retour. Une chose est certaine toutefois : le train de vie de leur seigneur bailleur et les fastes de la Chevrette auraient dépassé leur entendement.
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[1] Et de bien d’autres places en Bresse (situées sur les actuelles communes de Saint-Didier d’Aussiat, Dommartin et Chevroux), dans le Revermont (fief de Sanciat) ainsi qu’en Dombes (château de Chaillouvres).
[2] La vente fut passée à Paris devant le notaire J.-L. Gauldrée-Boilleau (Archives Nationales, étude XVIII).
[3] Une famille d’artistes et de financiers aux XVIIe et XVIIIe siècles, Les Boullongne, par le Comte de Caix, de Saint-Aymour, Paris, 1919, pp. 172-192.
[4] Mais fut-elle seulement imprimée ?
[5] Lequel demeurait ordinairement à Paris, Rue Saint-Honoré, n° 1512, section de la Butte des Moulins (ADA, 3E 15515). Dans la Correspondance littéraire, philosophique et critique du baron de Grimm (Paris, 1812, , pp. 481-482, avril 1771), on lit ceci : « La société de M. de Magnanville, garde du trésor royal, qui, depuis deux ou trois ans, passe la belle saison au château de la Chevrette, à trois lieues de Paris, s’occupe à jouer la comédie pour son amusement. Cette troupe de société est supérieurement bien composée, et ses représentations ont attiré une foule de spectateurs choisis de la cour et de la ville. Parmi les actrices, madame la marquise de Gléon, mademoiselle de Savalette sa sœur, et madame de Pernan, fille de M. de Magnanville, ont montré un talent décidé. »
[6] ADA, 3E 342.






