Les Autrichiens à Cras

Sur les occupations autrichiennes des années 1814-1815 la tradition orale n’est pas totalement muette en ce sens qu’une chanson patoise est parvenue jusqu’à nous, laquelle se chantait encore jusqu’à ces toutes dernières années[1].

                                      Coumére, vin me va ce ti cha ;

                                      Ze vu te conto ne chaca.

                                      Neutron gachon nous a écrit

                                      Qui se bative en Étali,

                                      Avouai ces ladrou d’Autrichiens :

                                      On dit que ye de vra gourmain.*

La campagne d’Italie dont il est question dans le premier couplet permet de fixer le terminus a quo de sa création à l’année 1859. Mais cette chanson réfère principalement à des événements qui s’étaient produits plusieurs décennies auparavant.

La chanson des Autrichiens à Viriat fut publiée pour la première fois en 1884 par Alexandre Bérard (dans les Annales de la Société d’Émulation de l’Ain, pp. 368-370). C’est la plus ancienne version qui nous soit connue à ce jour. Satire amusée (et distante) d’une soldatesque d’occupation moins brutale que gloutonne, dans laquelle notre chansonnier n’a pas craint d’égratigner au passage de sa verve coquine nos aïeules locales, bien qu’à cet égard la version de 1884 n’en dise rien car, pour des raisons de bienséance, on l’a amputée de deux couplets :

« Il y a bien encore deux autres couplets, ceux dans lesquels il est parlé de ravages d’un autre genre, dont les cœurs féminins auraient ressenti les atteintes. Mais là, le chansonnier bressan a laissé trop libre cours à sa verve satirique ; son mot de la fin a soulevé de légitimes protestations : il ne doit pas recevoir la sanction de l’histoire. » (ASEA, p. 370)

Amputée, dit-on, de deux couplets – mais la version publiée en 1899 par Prosper Convert en donne trois inédits, évoquant les dits « ravages d’un autre genre ».

La tradition tant écrite qu’orale de cette chanson n’est pas sans poser divers problèmes, sur lesquels nous ne pouvons revenir ici. Toutefois, il paraît hors de doute que, quelle que soit la part qui revienne au barde bressan dans sa forme telle qu’imprimée en 1899 (et diffusée par la suite jusqu’à nous par divers chansonniers), les couplets sanctionnés, qu’ils fussent au nombre de deux ou de trois, sont partie intégrante de l’œuvre originale.

*

Cette hymne satirique fait référence à un épisode historique – voire aux deux épisodes d’occupation du pays des années 1814 et 1815, que l’on aurait fusionnés – qui ne put laisser indifférents nos ancêtres : l’invasion de troupes étrangères, les réquisitions, excessives et vexatoires – sans parler de possibles (voire probables) atteintes à l’honneur des jeunes filles, dont nos couplets se font complaisamment l’écho.

Alexandre Bérard, dans le mémoire qu’il consacra aux événements survenus dans l’Ain aux cours des mêmes années, donne de piquants détails sur l’occupation de la ville de Bourg, pillée (dès 1814) – et ses bourgeois, bousculés et humiliés. Or on sait que les campagnes environnantes firent également les frais de ces occupations dispendieuses. Cras, tout comme Viriat sans doute, eut à pâtir de la gente armée autrichienne (et autres garnisaires).

Après d’autres, nous ne pouvons que déplorer la pauvreté et l’aridité des sources mais les registres de délibération de notre commune gardent tout de même quelques traces des deux occupations successives.

Voici ce qu’on y lit, à la date du 3 juillet 1814 :

Les membres composant le conseil municipal de la commune de Cras, conjointement avec le maire de la dite commune, après avoir considéré les fournitures faites par celle-ci, soit en grains, fourrages, bêtes à cornes et les voitures qu’elle a encore faites, en vertu de différentes réquisitions d’autorités supérieures et le tout pour la subsistance et le service soit des troupes alliées, soit des troupes françaises, le dt conseil a reconnu que tous les habitants de Cras avaient concouru proportionnellement entre eux quant aux grains, fourrages, liquides et autres comestibles fournis par la commune de Cras, mais qu’il n’en était pas de même pour les bœufs, vaches et autres bêtes à cornes et pour les voitures, ce qui n’étant pas divisible avait été fourni par quelques particuliers seulement, qu’il n’était pas juste que ceux-ci supportassent seuls le poids de ces dernières réquisitions…

Suivent les noms de ceux qui ont fourni bêtes à cornes (bœufs, taureaux, génisses, veaux) et voitures et les prix de chacune d’elles. Le total de toutes les sommes à répartir  (sur tous ceux qui, indistinctement, possèdent des fonds sur la commune) se monte à 2991 francs. Nous apprenons au passage que six bœufs perdus ont été compris dans la répartition qui avaient été requis pour le transport de troupes alliées et que leurs conducteurs avaient été obligé d’abandonner à la suite de mauvais traitements[2]. On tenait à faire savoir par là que l’on entendait bien ne pas être réquisitionné plus que de raison alors que l’on avait daigné obtempérer.

Lors de la première invasion, nos fameux Autrichiens ne paraissent pas avoir foulé le sol communal. Nos sources n’en disent rien du moins. Mais peu après la défaite de Waterloo et le retour du roi à Paris, leur présence est attestée à Cras (dès la fin du mois d’août 1815). En voici quelques preuves tirées des registres :

– Paiement d’une vache à Valentin Venet pour les troupes autrichiennes qui sont venues à Cras. (28 juillet-4 septembre)

– Paiement par le maire Perrin à Denis-Joseph Chanel d’un tonneau de vin (pour la somme de 63 frs) pour les troupes autrichiennes. (5 septembre)

– Paiement par le même d’un tonneau de vin acquis à Bourg (pour la somme de 83 frs) pour les dites troupes. (id.)

– Paiement par le même à Claude-Joseph Guenard d’une vache (pour la somme de 54 frs) pour les troupes autrichiennes. (7 septembre)

– Paiement par le même à Joseph Chanel de Chassagne d’une vache (pour la somme de 48 frs) pour les dites troupes. Plus, payé pour le capitaine à Montrevel pour pain, huile d’olive, sucre et autres objects, pour 6 frs. (8 septembre)

– Le maire Perrin de la commune de Cras a payé pour les vaches de François Morel des Puthods « pour la troupes autrichiennes qui sont a Cras » la somme de 69 frs.(20 septembre)

– Délibération au sujet des réquisitions, pour les dépenses qui ont été faites par les troupes qui ont stationné dans la commune, depuis le 30 août jusqu’au 23 septembre, à savoir : 1/ pour le bois de cuisage du pain qui a été fait chez Denis Bernard et de l’abattage fait du bétail par Marie Chanel, boucher de la dite commune – 2/ des fournitures faites du manquement du vin et eau-de-vie et autres objets. Le dit Marie Chanel a été compétent pour l’abattement du bétail, il se contente de la peau pour ses peines ; et Denis Bernard a convenu, pour le bois qu’il a fourni pour cuisage du pain pour la troupe, de la somme de 24 francs.(24 septembre)

Aux frais pour stationnement de troupes (soit en gros les trois premières semaines de septembre 1815), il faut ajouter ceux, mieux détaillés, occasionnés par la présence de garnisaires (présents jusqu’à la fin décembre 1815), lesquels étaient sans doute chargés de veiller à la bonne exécution des ordres (en matière de réquisitions notamment), d’exercer une pression permanente sur la population locale et, au besoin, de contraindre les récalcitrants.

Outre des registres indigents, toute cette période causa également un remue-ménage administratif : après la démission du notaire Caillot (qui était également notaire), François Perrin fut nommé maire (septembre 1814). Quelques mois après, ce fut au tour de Denis Chanel de Pugeat (lequel avait déjà été maire par le passé), élu au mois de mai 1815.  Mais dès le mois d’août de la même année, retour de François Perrin aux fonctions. Valse des maires dans un contexte troublé qui tourna au conflit d’intérêt quand il fallut procéder à la vérification des notes et registres tenus des livraisons faites par chaque contribuable pour réquisitions pendant l’exercice de 1815.

Le maire Perrin eut beau arguer de négligences de la part de son prédécesseur, il fut rendu, par arrêté préfectoral, débiteur et comptable envers la commune de la somme de 2326,29 francs (au commandement qui lui a été donné par exploit et à la saisie mobilière faite à son préjudice). Le conseil communal supplia de débouter le sieur Perrin de son opposition et d’ordonner que l’exécution commencée fût poursuivie pour que la commune fût remboursée de la dite somme. Voici un extrait de la délibération du 14 février 1817, laquelle revient fort à propos sur les événements historiques dont procède, pour ainsi parler, notre délit de concussion :

Après avoir pris communication de l’arrêté, de la copie d’opposition (formée par le sieur Perrin), de la pétition présentée au préfet sur la dite opposition par le sieur Denis Chanel pour établir que la conduite du Sr Perrin, dès le moment qu’il lui succéda dans la mairie de Cras, l’avait mis dans l’impossibilité absolue de rendre compte de son administration, les dits membres ont été d’un avis unanime que l’intention du Sr Perrin a été de profiter pour son intérêt personnel de la situation fâcheuse où se trouvait la commune par l’invasion des troupes étrangères qui inondaient le département, et à la subsistance desquelles il fallait pourvoir par de nombreuses réquisitions ; persuadé qu’il ne serait tenu de rendre aucun compte et que dans le cas contraire il en serait cru sur la parole pour les recettes et les dépenses, il ne s’occupa pas de distinguer son administration de celle du Sr Chanel, et au moment où il reçut sa nomination, il s’empara des registres, titres et papiers déposés dans la chambre de la commune, les transporta dans son domicile, et vendit les grains et farines qui avaient été requis par le camp de Toulon-sur-Arroux, le tout sans y être autorisé ; sans inventaire préalable, et en l’absence du Sr Chanel, qui n’y fut point appelé etc. (ACC)

Le 24 juin 1816, Antoine Vavre avait été nommé maire. On entrait désormais dans une ère moins agitée.

*

La chanson des Autrichiens à Viriat nous rappelle la triste complainte écrite quelque deux siècles auparavant par le pontévallois Uchard. À nouveau, c’est en patois que sont exprimées, certes ici sur un mode résolument burlesque, les doléances du paysan du plat pays, en butte aux déprédations des gens d’armes, avaleurs et paillards. Mais le temps avait passé, les rancunes étaient oubliées, on pouvait bien désormais en rire et en faire une chanson. Ce que fit cet anonyme, de Viriat ou bien d’ailleurs[3].

Resterait à entreprendre une étude historique globale sur les incidences que purent avoir sur la vie de nos communautés rurales des environs de Bourg les événements des années 1814-1815. Cras eut-elle plus ou bien moins à souffrir que d’autres de l’occupation ? Financièrement s’entend car nous ne sachons pas que des mauvais traitements eussent été infligés à la population par la gente autrichienne.

*

                                      Coumézhe, te ne dezhé pau

                                      Che que de vai te racontau :

                                      D’ézha on cha, dè mon shèbron,

                                      Apré remèdau meu shochon,

                                      Què é yè vinsi yon vé ma         

                                      Dévena la raijon prequa ?

.

                                      Coumézhe, ne t’alarma pau,

                                      E m’èna bin mé arevau,                                       

                                      On cha, apré na dèpellia,

                                      N’Autrichien m’a tè tourtellia,                             

                                      Qu’a la fin du biau ma de mai

                                      L’ènau apré, d’ava mon zé.     

.

                                      Pichqu’èye fai, cashin z’eu biè,                            

                                      Che neutre fellie chavon cè,

                                      Le vedron toute, è n’Itali,                                    

                                      Allau combattre l’ennemi,

                                      Quemè nou jin fai dè lou tein                               

                                      Avoué cé mémou z’Autrichien.*         

* * *


* Annales de la Société d’Émulation de l’Ain, 1884, p. 368.

[1] À tout le moins encore dans les années 1990.

[2] Nous n’en saurons pas davantage sur les dits mauvais traitements.

[3] La version de la chanson qui parut dans le Courrier de l’Ain du 16 mars 1895 (art. de Denis Bressan) est la la seule qui, dans l’envoi du dernier couplet, donne un nom, celui de Marie Merle des Greffets.

* Chansons en patois de la Bresse, P. C. de la Gelière, 1899, p. 56.

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