Aviculture Louvet : une tradition séculaire

Au commencement de l’actuelle route dite des Adams, un vieux bâtiment s’étale de tout son long sur la gauche derrière un mur passablement décrépi. Il ne dit aujourd’hui plus rien à personne et toute vie paraît l’avoir définitivement abandonné.
Quel contraste avec cette vue prise (sous le même angle) au début du siècle dernier ! Sur la carte postale, on discerne, dans la cour, outre les trois cabanes adossées au bâtiment (côté est), un monceau de cages et un cheval attelé à une voiture. Cependant que deux femmes, de dos, cheminent sur la route avec paniers et ombrelles. Elles s’en reviennent certainement du marché. Nous étions donc un jeudi. La journée était ensoleillée et la maison d’aviculture Louvet était en pleine effervescence. En effet, sur la paroi sud du bâtiment, on lit très distinctement la raison sociale suivante :
ÉTABLISSEMENT d’AVICULTURE
DE LA BRESSE
ACHAT TOUTE L’ANNÉE / SPÉCIALITÉ de POUSSINS

Il n’est pas exagéré d’affirmer que cette petite industrie artisanale fut une pionnière en matière d’aviculture.
Dans un article paru le 30 août 1905 dans le Réveil de l’Ain, voici ce qu’écrit, dans un article consacré au commerce local, un certain J. Favre :
« En second lieu, il faut développer les connaissances de l’éleveur. Toutes les connaissances agricoles autres que l’aviculture s’offrent pour ainsi dire d’elles-mêmes au cultivateur Bressan ; on fait des conférences, des livres, des bulletins etc. ; l’élevage des volailles est laissé de côté, il suit la routine et n’est la spécialité que d’un petit nombre d’éleveurs. Le Syndicat agricole de Bourg en parle cependant quelquefois dans son bulletin. Il existe même un établissement d’aviculture à Cras-sur-Reyssouze (près de Bourg) mais les résultats obtenus sont bien faibles. Comment remédier à cette situation ? »
Résultats peut-être faibles mais une telle maison innovait grandement dans la région et nous ne sachons pas que d’autres entreprises du même type aient existé, du moins n’en dit-on rien dans l’article.
Pas moins de 9 cartes postales anciennes restituent les activités qui se pratiquaient dans cette maison : incubation (artificielle) et retournement manuel des œufs, élevage différencié des poussins, élevage et gavage des volailles.

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En l’année 1896, d’après le recensement de population, nous apprenons que les époux Louvet (Louis-Victor-Melisse) et Paquet (Marie-Joséphine), négociants en volailles, vivaient à la ferme dite de la Condamine avec leurs quatre jeunes enfants (Aimé, Jules, Angèle et Jean), trois domestiques, un employé et un comptable. D’après le papier à en-tête du 12 décembre 1893 (voir photographie), outre la raison sociale paritaire, nous retiendrons que la petite entreprise élevait et expédiait des chapons et des poulardes, des oies et des canards, mais aussi la plume et le duvet.

Dès 1901, nous retrouvons nos patrons, ses fils et autres employés à Attignat. L’établissement était situé au Bletonnay.
Nous ignorons pour l’heure ce qui avait pu motiver un tel déménagement. Manque de place ? Locaux vétustes et inadaptés ? Situation géographique trop excentrée ? En tout état de cause, toutes les activités de l’entreprise ne cessèrent pas à Cras, à preuve les cartes postales dont nous avons parlé. Activités qui purent être continuées jusqu’à la première guerre, et notamment celles relatives à l’élevage et à l’incubation. Quant au gavage, il était pratiqué aussi bien à Cras qu’à Attignat (ainsi qu’en témoigne une autre carte)[1].
Dans un article paru en 1922 dans L’Illustration économique et financière (numéro spécial consacré à l’Ain du 17 juin, p. 34), voici ce qu’écrivait un certain Louvet – il doit s’agir de Louis-Victor-Melisse, le négociant en volailles à l’origine de notre maison –, président du Syndicat des Expéditeurs de volailles de la Bresse :
« Il existait, avant guerre, un établissement modèle d’aviculture à Craz-sur-Reyssouze ; l’incubation y était faite au moyen de couveuses et de matériel d’élevage approprié ; on espérait en obtenir beaucoup de résultats. / La guerre, les circonstances n’ont pas permis le développement rapide de cette industrialisation de la culture de la volaille. / Les coquetiers continuent aujourd’hui à s’approvisionner dans les fermes et sur les marchés. Ce commerce donne lieu à des transactions considérables. Certains coquetiers font plusieurs millions d’affaires par an. »
La guerre fut cause d’un net ralentissement de l’activité et d’un retour à une pratique routinière mais une famille crassoise avait donné l’exemple à suivre et, à dire le vrai, elle œuvrait en la matière depuis déjà fort longtemps. Louis-Victor-Melisse Louvet, dont l’oncle était coquetier (Victor-Romain) était l’arrière-petit-fils d’un Benoît Louvet (époux d’une Marie Adam). En l’année 1783, ce dernier était qualifié de « pourvoyeur » (16 avril) et de « maître volailler » (18 novembre). Joseph Louvet, son frère put être lui aussi qualifié de « pourvoyeur » (16 novembre 1775), de « maître pourvoyeur » (17 mars 1774 et 2 mars 1784) mais aussi de « maître volailler » (15 septembre 1778)[2]. Nous savons assurément que le dit Joseph Louvet demeurait à la date du 16 novembre 1775 au village des Adams (ADA, 3E 15165)[3].
Mais remontons encore d’une génération. Les frères Benoît et Joseph Louvet, nos maîtres volaillers, étaient les fils d’un autre Benoît et d’une certaine Anne-Marie Perchoux, dont le père, Antoine, était… maître volailler à Cras[4]. C’était une affaire de famille qui remontait à longtemps et le dit Melisse, non sans mérite, perpétuait une tradition séculaire.
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Bien des questions restent sans réponse et nous aimerions en savoir plus sur l’établissement Louvet-Paquet en question. Tout nous échappe en termes de chiffre d’affaire. Quel était le volume de marchandises expédiées ? Mais voici, pour finir, les quelques mots qu’écrivait, d’Attignat, à la date du 7 février 1908, le dénommé Louvet, patron de l’établissement :
« Madame Devaux, / Il y aurait une petite affaire pour / les œufs. Si ce temps se continue / ils seront de suite plus rare. / Je puis livrer à 1.25 la douzaine. / Fixez quantité. / Votre tout dévoué / Louvet. » (Archives de l’association Mémoire de Cras)
La destinataire était domiciliée à Dijon. La clientèle pouvait être basée fort loin et il fallait expédier la marchandise… par voiture à cheval !

(À droite, Louis-Victor-Melisse Louvet)
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[1] Nous avons retrouvé un autre papier à en-tête Louvet-Paquet, sans indication de date, l’entreprise étant alors implantée à Attignat (après 1901 donc) et ayant changé sa raison sociale (voir le papier à en-tête plus ancien cité dessus pour comparaison) en « Spécialité de volailles de Bresse – Beurre et œufs. »
[2] D’après les registres paroissiaux et les minutes du notaire Dubost de Montrevel.
[3] Le 19 juin 1776, fut baptisé François, fils de Joseph Louvet « dit Julliand pourvoyeur des Adams » et d’Anne-Marie Perret (la marraine étant Anne-Marie fille d’Antoine Perchoux).
[4] Il l’était à la date du 27 novembre 1781 (ADA, 3E 15179).





