Le marronnier de Cras
À propos du marronnier de la place du village de Cras, la tradition orale s’est tue. Encore qu’une chanson, parvenue jusqu’à nous, en fasse mention.
M. Aimé Juilleron, de Cras, étant le premier à en avoir donné quelques éléments d’histoire, il paraît tout naturel de reproduire à la lettre ce qu’il en a dit avant que d’y apporter quelques compléments qui sont le fruit de nos propres recherches.
De ce marronnier, il semble qu’il soit fait mention pour la première fois au mois de septembre 1788. Lors de travaux à faire au presbytère, le curé de Cras, Marc Dunand, adresse requête au subdélégué Riboud : le marronnier, au matin du presbytère (lequel était alors situé sur l’actuelle place dite Place du Marché) le masque. Il demande que soit nommé un expert « pour reconnoitre la nécescité d’abattre le maronnier ». L’expert Racle se rend sur les lieux et reconnaît que le dit arbre « couvre le presbitere, qu’il nuit considérablement au comble dont les branches entretiendront l’humidité, et qui dans les orages[1] le dégraderoient ». Aussi estime-t-il que cet arbre doit être coupé. Mais les habitants, eux, ne sont pas de cet avis et font valoir qu’il est éloigné de 29 pieds (soit à env. 9 mètres[2]) du presbytère et que ses branchages le sont de 10 pieds du couvert (soit à env. 3 mètres de la toiture du dit presbytère) et surtout, « il ne scauroit nuire en aucune façon, d’ailleurs cet arbre est utile aux habitans qui dans les chaleurs de l’eté s’y tiennent à l’ombre en attendant l’heure des offices ». Les observations de M. le Subdélégué sont on ne plus favorables aux habitants qui ont raison de se refuser à ce que l’on abatte le marronnier qui est sur la place publique, « attendu que c’est un arbre antique que les habitans aiment, qui décore cette place et qui est à une distance suffisante pour ne point nuire aux batiments »[3].
Le dit marronnier, mort, fut abattu en l’année 1890 (voir l’art. d’A. Juilléron, en pièce jointe) :
« Le conseil autorise le maire à vendre de gré à gré le marronnier d’Inde, situé sur la place publique, qui est mort et menace de tomber. » (délib. du 4 novembre 1890, ACC)
C’est à la suite de cet arrachage que le poids public, qui se trouvait dessous, fut déplacé à l’est (à l’endroit où il se trouve encore aujourd’hui)[4].
La tradition orale, avons-nous dit, n’est pas totalement muette à son sujet dans la mesure où la chanson intitulée La Vogue de Cras, qu’il nous a été donné d’entendre jusqu’à ces toutes dernières années, évoque, dans son dernier couplet, le marronnier en question :
« Tout pèdè chela sharpelia, (Tout pendant ce remue-ménage,
Su lou marrouni biè cashia, Sur le marronnier bien caché,
De compeujauva, Je composais,
Sè fauzhe poin de via, Sans faire point de vie[5],
De chela vouga, De cette vogue,
La shèchon que vetia[6]. » La chanson que voilà.)
Que cette chanson ait été ou non composée par Prosper Convert – arrangée c’est certain – ne change rien au fait que le barde bressan avait nécessairement connu le dit marronnier. De ce dernier, voici ce qu’en dit A. Vayssière, dans l’ouvrage intitulé Bourg-en-Bresse et la vallée de la Reyssouze (Bourg, Imprimerie Eugène Chambaud, 1879, p. 81) :
« Il ne faut pas juger Cras et Malafretaz sur la forme baroque de leurs
noms. Cras, dont je m’occuperai d’abord, est un fort joli village, bien
ramassé, bien propret, qui est assis tout au fond de la vallée de la
Reyssouze. N’allons pas là pour chercher des souvenirs du passé.
Nous n’en trouverons pas. Cras ne peut montrer aux curieux qu’une
chose, à savoir un splendide marronnier qui compte certainement deux
ou trois siècles de vie. On peut accepter sans difficulté la tradition qui
en fait un sully. Chacun sait ce que, dans les anciennes provinces de
Bresse, de Bugey et de Gex, on désigne sous ce nom. Il s’agit d’arbres
plantés dans les paroisses pour rappeler l’époque de la remise de ces
provinces à la France, en 1601, et auxquels on a donné le nom du grand
ministre d’Henri IV. Un grand nombre de communes prétendent qu’elles
possèdent encore leur sully. Bien souvent leurs innocentes prétentions
n’ont absolument rien de fondé et de vraisemblable. Il n’en est pas
ainsi pour Cras, et son marronnier est au moins contemporain de la
conquête s’il ne lui est antérieur. C’est un arbre immense, qui couvre
de son ombre plusieurs coupées de terre. Il pourrait abriter dans ses
branches tous les oiseaux de la région, et à une forêt extérieure,
correspond une forêt intérieure de racines s’étendant à une distance
considérable. On en rencontre dans un rayon de près de cinquante
mètres, et comme le cimetière se trouvait jadis compris dans ce rayon,
on employait dans la paroisse cette pittoresque expression pour dire que
quelqu’un ne devait pas tarder à mourir : Il ira bientôt sucer le
marronnier par les racines. »
Avec la disparition de cet arbre, à suivre Vayssière, Cras perdit son dernier monument historique.
Voici maintenant un texte plus réjouissant où il est question, au tout début, du « Sully ». Ce conte patois, composé par Léon Chanel, parut dans l’almanach dit de La Bresse de 1939 (Léon Chanel y avait repris le flambeau après la mort de Prosper Convert).
Il importe enfin de signaler que Léon Chanel, né à Foissiat en 1873, avait nécessairement connu le dit marronnier : ses parents, tous deux originaires de Cras et y étant revenus par la suite, y vivaient, avec Léon, lorsque le marronnier de la place disparut définitivement[7]. Quant au dit Melisse (dont il est question dans l’histoire), il n’était autre qu’un certain Jean-Marie Louvet, rentier, décédé le 14 mars 1904, à l’âge de 84 ans. Ce Melisse était par ailleurs fort bien connu de Prosper Convert.
[1] Lecture tout à fait conjecturale.
[2] Et non 88 m. ainsi que l’indique A. Juilleron !
[3] Archives départementales de l’Ain, 4 L.
[4] Délib. du 12 février 1891 (ACC).
[5] = sans faire aucun vacarme.
[6] Texte critique, d’après le recueil des Chansons en patois de la Bresse, par P. C. de la Gelière, Imprimerie Louis Chaduc, 1899, pp. 11-12.
[7] Auguste Chanel et Julienne Louvet, ses parents, étaient marchands épiciers. Après avoir exercé cette profession à Foissiat, le couple revint à Cras. Léon Chanel, leur fils (et notre conteur), était âgé de 17 ans en 1890.






