Albert Simonin à Cras

Simonin, c’est l’auteur de polars à la française, truffés d’argot du milieu. Simonin, c’est aussi le scénariste. Toute une époque du cinéma français. Révolue. Les tontons qui flinguent, hommes d’âge mûr, un peu joufflus et bedonnants, sapés comme jamais, rangés des voitures apparemment – mais encore et toujours mauvais garçons, défouraillant à la seule idée qu’on va s’en prendre à leur grisbi.

Simonin, d’aucuns diront que c’est l’âge d’or des dialogues ciselés et jouissifs. Audiard ne disait-il pas de lui qu’il était le Vaugelas de l’argot[1]. L’oxymore dit tout. L’argot, la rue – mais la classe tout de même, le style quoi !

Très bien mais quel rapport, me direz-vous, avec notre petit Cras ? Le rapport, c’est « grand-mère Gonin », cette « brave aïeule » chez qui, sur les instances du daron, le jeune Albert, sa sœur Thérèse et sa mère quittèrent leur quartier de La Chapelle et vinrent trouver refuge, les tout premiers temps de la Grande Guerre.

La grand-mère Gonin tenait une boutique à Cras[2]. Mais qu’y vendait-on, dans cette petite boutique située au tout début de l’actuelle Rue des Pochons (en venant du bourg) ? C’est justement Simonin qui nous l’apprend :

« confiseries, épices, fromage de gruyère en meule, pétrole, sucre, que je vois pour la première fois en pain que l’on débite au marteau, chocolat, saucisson, espadrilles, chapelets et images pieuses, café torréfié chaque semaine la veille du marché, articles de pêche. Pour moi, après la pénurie, c’est le temps de l’abondance. » (Confessions d’un enfant de La Chapelle, Gallimard, 1977, p. 80)

Il y avait loin, en effet, entre la banlieue famélique, son « univers de pénurie », et cette nouvelle vie de cocagne, au vert :

« Je m’émerveille des beaux arbres ombrant le petit chemin que nous empruntons, et exulte au passage du moulin sur un ponceau, à la longue perspective de la Reyssouze. Les Buttes-Chaumont ne peuvent rivaliser avec cette vraie nature soudainement révélée. » (p. 79)

À Cras, nos réfugiés avaient recouvré quelque dignité, acquis quelque respectabilité :

« Rue Riquet, nous n’étions que des paumés parmi des gueux, à Cras, nous faisons figure plus honorable : grand-mère Gonin étant une notable, cette qualité nous est tacitement consentie. » (p. 80)

Qui le croirait ? L’église de Cras avait même été le théâtre de ses premiers émois amoureux :

« Olga, une Parisienne réfugiée comme nous, brunette dans les quatorze ans et singulièrement précoce, me cause mes premiers émois, se frottant à moi dès que l’occasion s’en présente dans l’église déserte, et me faisant ausculter sa poitrine naissante. Pataud et intimidé, je ne prendrai aucune des initiatives qu’on attend sans doute de moi, et je rangerai ce qui aurait pu être un début d’initiation charmante au magasin souvenir des occasions manquées. » (p. 84)

Et que l’on n’aille pas croire qu’il ne lui en ait jamais rien resté, de son séjour sur les bords de la Reyssouze. Ses Confessions le démentent. Et il n’est pas sûr non plus que, dans une certaine mesure, sa conscience linguistique n’ait pas été mise en éveil par le patois qu’employait, à tout bout de champ, la grand-mère Gonin. N’avait-elle pas, un jour, tancé, en langage du pays, notre petit Parisien dont l’assiduité aux Vêpres l’avait finalement cédé à  la soif inextinguible de « battre le déversoir » (à la Verne) en quête de belles poiscailles :

« Grand-mère sacrant et jurant, en dépit de toute sa religion, en patois, et je devais m’en rendre compte bien des années plus tard, dans la langue du « Père Duchesne », me traitant de « bougre » et invoquant le « foutre de Dieu », en totale innocence, je suis prêt à le soutenir. » (p. 88)

Pour Simonin, ce fut assurément du kif, cette grand-mère qui, bien qu’ayant, c’est lui qui le dit, « de la religion pour toute la famille », éructait des blasphèmes à pleins poumons ! J’ai dit du kif. Comme le kiff des jeun’s ? C’est bien ça. Le vocable apparaît, allez donc voir, dès les premières lignes du truculent, mais ô combien ardu, Touchez pas au Grisbi ! Le Simonin, has been ? Toujours pas.


[1] Ou bien, d’après Léo Malet, le « Chateaubriand de l’argot », ce qui revient au même.

[2] Marie-Claudine Euphrosine (ou Euphrasie, c’est selon) naquit à Cras le 14 mars 1847 de P.-J. Raffour, hongreur, et de M.-F.-F. Rollet (le couple était à cette date domicilié aux Adams). Elle mourut en 1921. Son époux, Louis-François Gonin, était né à Cras le 15 juillet 1840 (de Louis Gonin et de M.-C. Brevet). À la date de leur mariage, le 10 novembre 1869, le couple Gonin-Raffour était domicilié aux Matrais. En 1896, le couple tenait boutique aux Adams. C’est à la mort de son mari que « grand-mère Gonin »  reprit l’épicerie. Quant à Marie-Louise Gonin, mère de l’écrivain, elle naquit à Attignat (où ses parents résidèrent un temps) le 8 août 1870.

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