Maires de Cras (1)

La loi instaurant les municipalités fut votée au mois de décembre 1789. Les premières élections eurent lieu dès le mois de février 1790. Jean-Baptiste Perrin, notre tout premier maire, fut élu le 7 mars 1790.

Cette révolution municipale vaut certes que l’on s’y attarde mais il importe, au préalable, de savoir qu’avant la Révolution existaient des syndics de communauté, à Cras comme ailleurs. Les noms de certains d’entre eux nous sont connus dès le XVIème siècle et, au siècle suivant, les syndics Jean Gonin, Guillaume Sibellas et Antoine Maître sont assignés à comparaître le vendredi 25 mai 1646, devant l’église de Cras, aux fins de procéder à la visite des ruines de l’église et du clocher. Ils s’engagent au nom de la communauté des habitants à supporter les réparations qui les concernent mais non celles qui incombent aux décimateurs. Ils défendent par conséquent les intérêts de la communauté. Bien plus, quelques procès-verbaux de délibérations d’habitants nous sont parvenues, à l’exemple de celle du 16 novembre 1766 où les syndics, toujours au nombre de trois, convoquent l’assemblée de leur communauté, au son de la cloche, dans le lieu où se tient le banc de cour[1], afin de délibérer au sujet des réparations urgentes à faire, à nouveau, au clocher, au chœur et à la sacristie. Cette assemblée, est-il stipulé, compose « la plus grosse partie des habitans dud. Cras ». En sus des syndics, pas moins de 29 habitants délibèrent, tant en leur propre nom qu’en celui des autres, absents (ADA, 3E 31866). Le 10 juillet 1785, Pierre Adam et Denis Laurent, syndics en exercice et les principaux habitants faisant la majeure part de la dite communauté sont assemblés pour délibérer au sujet des chemins qui communiquent du bourg de Cras aux paroisses voisines (ADA, 3E 31908).

La teneur de nos futures délibérations ne sera pas si différente et d’aillleurs, ces principaux, cette majeure part ou plus grosse partie des habitants, ce seront, dans notre registres futurs, les notables, les gens de bien, c’est-à-dire ceux qui sont réputés honnêtes hommes mais aussi qui ont du bien. Tout ceci pour dire que la Révolution n’a pas fait complètement table rase du passé et qu’il serait tout aussi abusif de la créditer de ce qu’elle n’a pas inventé – une organisation communale – que de considérer que, dans la société d’Ancien Régime, les pouvoirs de tutelle (royal, seigneurial et paroissial) pesaient, sans contrepartie, sur les masses rurales. Quant à savoir si toutes ces délibérations d’Ancien Régime étaient suivies de quelque effet, c’est une toute autre question mais, là encore, nos délibérations communales plus modernes diront à l’envi qu’il y avait très souvent loin de la coupe aux lèvres.

Mais revenons à notre première organisation municipale et à son tout premier magistrat.

Avant 1795, la municipalité était composée du maire, d’officiers, d’un procureur (chargé de requérir l’exécution des lois) et de notables. À la différence de ces derniers, les premiers étaient des membres élus mais tous, qu’ils fussent électeurs ou éligibles, devaient être citoyens « actifs », c’est-à-dire qu’ils devaient payer un certain montant d’impôt (équivalent à trois journées de travail pour les électeurs, à dix pour les élus). Pour autant, il n’est pas abusif de parler en ce temps-là d’élections et le procès-verbal de doléances de la paroisse de Cras en date du 15 mars 1789 persuade assez que l’assemblée, composée d’individus français, majeurs de 25 ans et compris dans les rôles d’impositions, pesait d’un certain poids : sur 260 feux que comptait alors la paroisse, les nommés sont, syndics compris (toujours au nombre de 3), au nombre de 102 à se présenter devant le notaire J.-F. Ryon. Certes, moins de la moitié des foyers communaux étaient représentés ce jour-là mais une réprésentation était tout de même assez large qui rendait possible un jeu électoral à l’échelle locale.

Le maire (ou agent municipal) et ses officiers (nos futurs conseillers) étaient élus pour deux ans mais nous ne savons pratiquement rien du premier mandat historique car les registres de délibérations n’ont été conservés qu’à partir du 25 mars 1792 (sous l’ère de son successeur, François Perrin). Le cas est loin d’être isolé. Mais si nous ne pouvons rien dire de la façon dont s’est déroulée cette première élection, nous sont toutefois connus, d’après un document pieusement conservé dans les archives de la mairie, les noms des membres du tout premier conseil communal assemblé à la date du 19 juin 1791 : Jean-Baptiste Perrin, maire, François Ponthus (1er officier), Benoît Louvet, Joseph Fourrier, Denis Sibellas, Joseph Ponthus, officiers municipaux, et François-Joseph Ryon, procureur (ACC).

Mais que savons-nous au juste de la première personnalité politique de notre commune ?

Jean-Baptiste Perrin était laboureur, originaire du hameau des Matrais. Son épouse était une certaine Marie Perret. Lors du mariage de son fils Joseph, le 14 février 1792, alors donc qu’il exerçait la fonction de maire, nous lisons dans l’acte qu’il déclare ne pas savoir signer (le marié son fils, en revanche, a signé). Jean-Baptiste Perrin était illettré et nous en trouvons confirmation dans l’acte cité plus haut (en date du 19 juin 1791) : le procureur a signé, trois des syndics ont signé, mais lui ne l’a pas fait.

Le tout premier maire de Cras ne savait pas écrire et l’on ne peut faire moins que s’interroger sur les raisons qui avaient fait porter le choix de ses compatriotes électeurs sur sa personne. Nous ne sachons pas, il est vrai, que savoir écrire était une condition requise pour être maire. Tous les syndics du passé ne le savaient pas non plus. Et puis, nous constatons la présence, parmi les officiers municipaux, d’un greffier, essentiel. Sans parler du procureur, F.-J. Ryon, dont il devait être admis, lui le tabellion du lieu, qu’il soit aux commandes[2]. Tout simplement, Jean-Baptiste Perrin devait avoir, aux yeux de ses électeurs et futurs administrés, la réputation d’un homme honnête (au double sens du terme : pourvu en biens et intègre). Et puis, sans parler de l’ancrage au pays, ce premier maire pouvait avoir une autorité naturelle bien nécessaire en ces temps, avoir du bon sens et de la modération. À moins, ce qui est également possible, qu’il n’ait été choisi par défaut et / ou parce qu’on le jugeait susceptible d’aller dans un sens ou bien dans l’autre, aisément influençable.

On peut se demander enfin si notre tout premier magistrat avait, en tout ou partie, souscrit aux termes du réquisitoire du procureur Ryon prononcé à l’encontre du curé (réfractaire) Dunand, visant à l’exclure définitivement du territoire de Cras pour menées jugées séditieuses (procès-verbaux des 19 juin et 17 août 1791, ACC). En tout état de cause, on n’ira rien conclure du fait que notre édile n’a pas souscrit au bas des actes !


[1] La délibération du 10 juillet 1785, dont il sera question après, nous apprend que l’on s’était réunis au bourg de Cras, au domicile du sieur Girard, dans la chambre où se tiennent ordinairement les assemblées publiques et où celle d’aujourd’hui a été convoquée à l’issue de la messe paroissiale. C’est d’ailleurs au même endroit que se réunira, dès sa création, le conseil municipal. Cette première mairie ou « maison commune » existe toujours, à l’ouest de l’actuelle place du marché. Le bâtiment école-mairie à l’est date quant à lui de 1900.

[2] F.-J Ryon était notaire royal de Cras y résident depuis une dizaine d’années. Il deviendra par la suite maire de la commune et nous en reparlerons donc nécessairement.

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