La chaleur… « si excessive »

La problématique de l’eau a été abordée dans notre dernier ouvrage et nous ne pouvions pas faire moins qu’y revenir, compte tenu de la forte canicule que nous vivons actuellement, laquelle n’est pas la dernière. Ni non plus la première et, pour nous en convaincre une nouvelle fois, nous remonterons un peu le temps.

Dans ses notes, le curé Valérien Rigollet évoque la chaleur et la sécheresse qui avaient durement affecté notre village durant l’année 1719, soit il y a un peu plus de trois siècles. Voici ce qu’il écrit :

« L’année 1719 a êté une tres facheuse année, la chaleur a êté si excessive que tous les puits, les fontaines et même la riviere ont êtés desseichés des le mois de juin jusqu’au mois de septembre, la chaleur a duré depuis le mois de mars jusqu’en septbre et pendant ce tems la il n’a pas plut quinze jours en tout. Il y a eu tres peu de froment et de seigle, point d’orge […], presque point de blé de turquie, peu de blé sarrazin et ce qu’il y a eû êtoit tout desseiché et n’a quasi de rien servy ; il n’y a eû du tout point de raves, ce qui a baucoup faict de prejudice au betail ; il n’y a pas eû le quart du foin que l’on ramasse ordinairement dans les prés ; les bœufs gras ont êté fort chers, les autres bêtes êtoient a un prix tres bas, et on les trouvoit pas a les vendre parce que l’on n’avoit pas de quoy les nourrir. » (Registres paroissiaux de Cras)

Cette sécheresse était d’autant plus problématique qu’elle faisait suite à celle de l’année précédente :

« l’hiver a êté fort froid et long, le printems sec et l’esté extremement chaud, l’automne aussy tres chaude et seche, la secheresse a êté fort grande et longue, il n’y a eû aucune cruë d’eau dépuis la feste de St André apostre de l’année 1717 jusqu’apres les Roys de 1719 ; les puits et les fontaines ont êté entierement taries a la reserve de la fontaine de la Verne. » (id.)

En cause, peu voire pas de précipitations et des nappes insuffisamment rechargées durant l’hiver et le printemps.

En outre, une chaleur remarquable par sa précocité (dès mars), son intensité (« excessive », « extrêmement chaud »), mais aussi sa durée (jusqu’en septembre, « longue »). Nos climatologues d’aujourd’hui ne parlent pas en des termes si différents. Et les mêmes causes d’engendrer les mêmes conséquences, économiques et sanitaires.

En 2003, l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie revenait, dans les colonnes de Libération, sur les effets de la forte chaleur sur les Français par le passé :

 « D’une part, la précocité et le faible rendement des récoltes, donc la rareté du grain, son prix qui flambe. D’où des phénomènes de disette, voire de famine. Mais la pluie est l’ennemi numéro 1, davantage que la chaleur : l’été pourri est plus redouté que l’été trop chaud. En revanche, la mortalité grimpe lors des étés trop chauds à cause de la dysenterie. Le niveau des fleuves et des cours d’eau baisse, l’eau puisée pour vivre et boire est plus vaseuse, infectée, polluée, et la mortalité est spectaculaire. 500 000 morts lors de l’été 1636 ou de l’été 1705, 700 000 lors des étés caniculaires de 1718-1719, avec même l’apparition de nuées de sauterelles et une forme de climat saharien sur l’Ile-de-France. Ces morts, ce sont surtout les bébés et les petits de l’année. Il y a, régulièrement, des générations décimées en France par la chaleur. Actuellement, les principales victimes, dans une proportion moindre, ce sont les vieux. L’autre conjoncture catastrophique était ce que l’on peut appeler le «modèle profiterole», c’est-à-dire une accumulation rapprochée de catastrophes climatiques. C’est le cas du contexte prérévolutionnaire : en 1787-1789 se succèdent de fortes pluies à l’automne, la grêle au printemps 1788 et un été suivant caniculaire. Ce fut explosif : échaudage, disette, cherté du grain. C’est à partir de ce moment que la chaleur a mis les gens dans la rue, et n’a plus été acceptée comme une simple fatalité. »

Notre curé Rigollet n’a donc pas décrit des faits aberrants et ne l’a pas fait en forçant le trait. Nous avons parlé aussi des conséquences sanitaires. Voici ce qu’il ajoute :

« Il y a eu une maladie populaire qui êtoit le flux de sang que l’on ne pouvoit guerir par les remêdes ; il y a eû peu de personnes qui n’en n’ait êté atteint et il en est beaucoup mort ; dans le temps que j’êcris ces annotations qui est le 22e de janvier 1720, l’on avoit enterré a Cras dépuis le onzieme d’aoust de 1719 quarente deux grands corps et plus de 30 enfants et la maladie n’est pas encore cessée. (Registre paroissiaux de Cras, notes pour l’année 1719)

Dans la première moitié du XVIIème siècle, la population de Cras pouvait compter 600 âmes, sans doute davantage dans les années 1718-1719 mais il n’en demeure pas moins que la paroisse fut durement impactée par la maladie : la dysenterie dont parle E. Le Roy Ladurie, causée par une eau impropre à la consommation, croupissante, sans parler d’une alimentation corrompue, malsaine.

*

Nous ne pouvons rien dire de la température à l’époque – avoisinant ces jours-ci les 40° ! – mais le curé Rigollet n’est pas avare de superlatifs et nous avons du mal à imaginer, nous qui ne manquons pas d’eau, du moins pas encore, tous ces gens du passé, nos ancêtres, à la recherche du précieux liquide, pour eux et leur bétail. Les puits et les sources asséchés, même la rivière ! Il faut croire que les choses sont revenues assez vite à la normale par la suite mais quelle résilience n’avait-il pas fallu pour passer le cap !

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